Dans les quartiers culturels de Montréal, il suffit de tourner le coin de la rue pour se retrouver devant un, si ce n’est pas plusieurs, lieux de diffusion. Cette agglomération de lieux culturels est cependant moins fréquente à l’extérieur de la métropole, où il peut parfois n’y avoir qu’une seule salle de spectacle indépendante à des kilomètres à la ronde.
On pourrait croire qu’à cause de leur rareté et de leur disparité, les lieux de diffusion en région possèdent plus de défis que ceux situés dans les grandes villes comme Montréal ou Québec. Bien au contraire!
Gérer un lieu de diffusion ne comporte pas les mêmes enjeux en région qu’en ville. De plus, même si les salles de spectacle en région partagent une réalité commune, elles se différencient sur certains aspects en fonction de la région dans laquelle elles se situent. Comme quoi la diffusion en région n’est pas plus difficile, mais tout simplement différente.
Diffuser selon le jour de la semaine et au gré des saisons
En termes de population, les villes en région sont loin d’être aussi peuplées que Montréal. Cela a donc une incidence sur la programmation de ces lieux de diffusions : puisqu’ils peuvent souvent accueillir au maximum 200 personnes et parfois même 500 personnes, ceux-ci doivent aller chercher le public à l’extérieur de leur ville. Ils ne peuvent également pas présenter des spectacles 7 jours sur 7, car leur clientèle est souvent moins encline à parcourir de longues distances en semaine pour assister à un spectacle ou n’a pas de voiture et doit donc prévoir ses déplacements en conséquence.
De plus, les lieux de diffusion en région ne présentent pas autant de spectacles tout au long de l’année. Pour certaines salles de spectacle, la haute saison en diffusion est principalement durant la saison estivale, quand le beau temps est présent et que les touristes affluent, pouvant doubler la population de la ville. Pour d’autres, la saison estivale est une période creuse à cause des festivals qui attirent davantage de gens.
Des salles de spectacle comme Le Zaricot, qui offrent des spectacles intérieurs, sont moins actives l’été, car elles savent que les gens préfèrent sortir et profiter du beau temps. C’est aussi le cas pour Les Grands Bois, qui profite de la saison pour offrir une série de spectacles gratuits, les Vendredis Sains, au marché public en face de la salle. Dans ces cas-là, c’est davantage en automne, puisque les salles en région sont souvent les seules à présenter des spectacles de cette envergure et peuvent donc accueillir les tournées nationales d’artistes qui prévoient passer par-là et qui ont besoin de dates.
Une programmation éclectique
Étant souvent les seuls diffuseurs dans leur coin, les lieux de diffusion en région tentent le plus possible de diversifier leur programmation pour atteindre un large éventail de public et attirer le plus de groupes démographiques. Puisqu’ils offrent des spectacles pour tous les goûts et tous les âges, certains lieux de diffusion sont modulables et s’ajustent en fonction du genre de spectacle offert et du nombre de billets vendus. Le Zaricot, par exemple, peut ajuster le plan de sa salle en interchangeant l’espace pour danser et pour s’asseoir afin de maximiser l’expérience de sa clientèle.
Malgré tout, l’objectif derrière la programmation de ces salles reste le même : mettre en avant la musique émergente au Québec. Maxime Naud-Denis explique cependant que, si Les Grands Bois tente de respecter leur mission qui est de promouvoir une variété large, comme toutes les autres salles de spectacle, il doit tout de même faire attention et calculer le risque. Si elle présente un projet moins connu et que seule une poignée de gens y assistent, alors la salle a raté sa cible. Ainsi, si les salles de spectacles peuvent se permettre quelques nouveautés, des artistes découvertes, elles ne peuvent pas se permettre des spectacles à demi-salles.
Une programmation diversifiée, c’est aussi une opportunité pour les salles de spectacles de faire découvrir des nouveautés musique aux amateur·rice·s de musique et d’aider à la découverte des artistes émergent·e·s. Un des avantages à diffuser en région est le lien de confiance qu’entretient le lieu de diffusion avec sa clientèle. Bien souvent, les gens viennent voir le spectacle même si iels ne connaissent pas l’artiste, car iels font confiance à la salle de spectacle et savent que la programmation offerte sera bonne. Par conséquent, les gens sortent des représentations agréablement surpris·e·s!

Le choix des artistes
Le choix des artistes est important, car les salles de spectacles doivent s’assurer de remplir la salle afin de rembourser les coûts de transport et/ou d’hébergement qui accompagnent souvent le cachet des artistes. En effet, lorsqu’il est question d’inviter des artistes à venir se produire, les lieux de diffusion doivent souvent payer pour le transport et l’hébergement en plus d’offrir un cachet assez intéressant pour les artistes. Ce faisant, quelques salles de spectacles comme Les Pas Perdus, se tournent vers les programmes de financement de transport pour accueillir les artistes en tournée et ainsi être rentables.
Par contre, quand il s’agit de choisir les artistes pour leur programmation, les lieux de diffusion en région peuvent recevoir des artistes qui n’iraient peut-être pas nécessairement performer dans une salle de taille similaire à Montréal.
Un réseau qui se serre les coudes
Il est important que les salles de spectacles en région se serrent les coudes et s’entraident. Quand il existe une ou plusieurs salles à proximité, celles-ci se font rarement compétition pour essayer d’avoir l’exclusivité sur un.e artiste ou un groupe de musique. De toute façon, la plupart des lieux de diffusion ne cherchent pas à programmer le plus de spectacles possibles, mais plutôt à offrir une programmation de qualité.
Certaines salles de spectacles plus éloignées, comme La Pointe Sec avec le Centre culturel Le Griffon, ne partagent pas le même public et effectuent donc ce qu’on pourrait appeler du block booking et programment des artistes avec d’autres salles afin d’offrir un cachet intéressant à des artistes tout en réduisant les coûts pour elles.
Les Pas Perdus a également une belle entente avec le Vieux Treuil, qui ne peut plus opérer en automne à cause d’enjeux climatiques. Ce faisant, celle-ci continue de produire des spectacles dans d’autres salles de spectacles ouvertes à l’année longue, dont Les Pas Perdus.
Au Rouyn-Noranda, le Cabaret de la Dernière Chance partage la scène culturelle avec plusieurs établissements tels que le Théâtre du Vieux-Noranda ou l’Agora des Arts, mais assure sa programmation en étant en synergie avec les autres salles. De ce fait, chaque salle offre une programmation unique mais, surtout, différente des autres lieux de diffusion.
Le Café du Clocher, quant à lui, fait partie d’un petit réseau où tout le monde se connait et reste en bon contact. Les salles s’entraident en référant les artistes qui connaissent moins le Saguenay-Lac-St-Jean à d’autres salles en plus de s’assurer que les artistes qui font une tournée dans le secteur reçoivent un cachet similaire partout afin d’éviter la compétition.

Bien qu’il y ait une salle de spectacle à Drummondville ou Belle-Oeil, celles-ci n’opèrent pas de la même manière que Le Zaricot et sont assez loin, soit à 45 minutes en voiture. Joëlle Turcotte dit tout de même pouvoir compter sur le réseau des salles SMAQ pour demander conseil à d’autres salles malgré la distance.
La crise du logement
Un enjeu important à Montréal est le fait que plusieurs lieux de diffusion ne sont pas propriétaires du bâtiment. Étant locataires, ceux-ci sont donc soumis aux pressions immobilières telles que l’augmentation de loyer.
En région, les lieux de diffusion ne sont pas locataires ; la plupart ont acheté un bâtiment et l’ont transformé en salle de spectacle. Il n’y a donc pas de loyer à payer, pas de risque d’éviction et, surtout, le financement pour des programmes de construction sont accessibles. Aménager la salle de spectacle devient donc un investissement en soi.
Le souci survient plutôt lorsqu’il est question de trouver un logement pour les artistes qui se déplacent. En effet, beaucoup de jeunes s’installent à l’extérieur des grandes villes et de moins en moins de logements sont disponibles. Loger des artistes, des groupes de musique ou bien des employé·e·s saisonnier·ère·s venu·e·s d’ailleurs devient donc une tâche plus laborieuse.
Souvent, les chambres d’hôtels sont très coûteuses et les salles de spectacles se tournent vers des hébergements moins traditionnels comme les Airbnb pour héberger leurs artistes. La saison du camping et des parcs nationaux fournit une autre option pour l’hébergement. Sinon, certaines salles, comme La Pointe Sec et Les Pas Perdus ont aménagé un espace dans leur bâtisse afin de loger les artistes qui venaient.
L’accessibilité à la propriété est un problème qui touche la province en entier, et impacte les salles de spectacles d’une manière ou d’une autre, que ce soit parce qu’elles sont locataires ou bien parce qu’il manque de logement pour les artistes ou les employé·e·s.
L’influence de la nature
Les conditions météorologiques sont des éléments à prendre en compte quand il s’agit de gérer une salle de spectacle en région. À Montréal, comme les artistes vivent généralement dans les environs, leurs déplacements sont très courts et toujours réalisables, peu importe les conditions météorologiques.
Pour les lieux de diffusion situés dans des régions plus éloignées comme la Gaspésie-Îles-de-la-Madeleine, l’Abitibi-Témiscamingue, le déplacement peut devenir un facteur à prendre en compte en hiver et en automne, lorsque les temps sont enneigés et plus dangereux. C’est le cas notamment pour le Cabaret de la Dernière Chance ou bien Les Pas Perdus, dont la plupart de ces artistes arrivent par avion, qui essaie de les faire venir au moins 24 heures à l’avance pour contrer les intempéries probables. Malgré cette précaution, les risques météorologiques forcent parfois la salle à annulé ou reporté le spectacle.
La mauvaise météo n’affecte pas seulement le déplacement des artistes, mais également celui des spectateur·rice·s. S’il ne fait pas beau, les gens ne se déplaceront pas pour assister au spectacle. Pour les lieux de diffusion où la vente de billet se fait souvent à la dernière minute, les conditions météorologiques sont un facteur de risque à prendre en compte.
Une expérience en soi
Montréal bénéficie d’un réseau de transport plus efficace en soirée ainsi que des spectacles durant la semaine, à longueur d’année. Vous pouvez sortir de votre domicile, assister à un spectacle et rentrer vous coucher dans votre lit dans la même soirée.
Puisque les salles en région desservent plusieurs villes et municipalité voisines et que les spectacles sont souvent en soirée, tous·tes les spectacteur·rice·s n’ont pas toujours le luxe de faire l’aller-retour dans la même journée pour assister à un spectacle. La distance peut cependant être un atout pour les salles de spectacles, car les gens organisent leur fin de semaine autour du spectacle, dorment sur place et propulse le tourisme local.
Les lieux de diffusion en région offrent aussi une expérience inouïe aux artistes qui viennent. Josianne Cormier affirme que certain·e·s artistes reviennent années après années au Pas Perdus en reprenant les mêmes termes (cachet, hébergement, transport) et restent au moins 48h afin de profiter de leur coin de région.

Rare, mais essentiels
La rareté des lieux de diffusion en région fait d’eux des acteurs capitaux pour la culture des communautés qu’ils desservent. En effet, Yanick Element explique que l’ouverture de La Pointe Sec à Mont-Louis à su dynamiser la culture de sa ville natale et que plusieurs artistes se disent même surpris·e·s de voir autant de jeunes personnes installé·e·s. Certains lieux comme le Café du Clocher le Cabaret de la Dernière Chance sont des institutions culturelles régionales établies depuis des dizaines d’années et qui ont fait leur marque, devenant des lieux mythiques dans la région. Bien souvent, les artistes qui les visitent une première fois désirent y retourner.
Malgré leur statut unique, certaines villes sont plus conservatrices des lieux culturels, et les salles de spectacles qui s’y trouvent doivent se battre pour mettre de l’avant leur statut en tant que lieu culturel. C’est le cas notamment de St-Hyacinthe, qui comment à s’ouvrir à la culture locale, le sentiment d’appartenance, qu’apporte Le Zaricot.
Cela dit, la rareté des salles en région permet aussi aux salles déjà établies d’étendre leurs activités culturelles, comme Les Grands Bois qui a fondé son propre festival, la Commission B, proposant une programmation différente que celle en salle en plus d’offrir des spectacles de théâtre pour les écoles en région pour préparer le public de demain et promouvoir les arts chez les jeunes.
Conclusion
Peu importe l’endroit au Québec, que ce soit sur le territoire de la Communauté métropolitaine de Montréal ou les régions moins peuplées, gérer une salle de spectacle n’est pas une tâche simple. Si certains enjeux touchent l’ensemble du réseau de diffusion, certains sont plus spécifiques aux salles en région, rendant leur réalité différente que celle en ville. Malgré leurs différences, toutes les salles de spectacles sont, à leur façon, des piliers vitaux pour la vie culturelle, économique et touristique de leur communauté.
En dépit de la distance qui les sépare, ces salles de spectacles peuvent compter les unes sur les autres pour s’entraider du mieux qu’elles peuvent, en collaborant pour programmer des artistes ou bien en faisant partie d’un réseau de salles comme Les SMAQ qui leur permettent de rester en contact avec d’autres salles et de discuter avec elles.