Montréal | Le 17 mars 2025
Les SMAQ et la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec ont publié ce matin, dans Le Devoir, une lettre ouverte mettant en lumière le fossé grandissant entre les grands diffuseurs internationaux et les lieux de diffusion indépendants québécois, qui assurent pourtant la présentation de l’immense majorité des artistes musicaux québécois malgré une fragilité financière accrue. La lettre appelle à une réflexion sectorielle afin d’explorer comment un modèle de contribution, déjà en place au Royaume-Uni, pourrait être adapté à la réalité québécoise pour mieux soutenir les salles indépendantes. Publié en exclusivité dans Le Devoir ce lundi matin, le texte est reproduit dans son intégralité ci-dessous.
Crédit photo : l’Espace Mandeville
L’industrie québécoise de la musique sur scène traverse une transformation majeure, marquée par une concentration croissante du secteur. Aujourd’hui, plusieurs grandes entreprises dominent le marché, mais aucune n’a autant d’emprise que Live Nation. Cette société américaine cotée en bourse a une capitalisation boursière de 30 G $ et contrôle désormais une dizaine de festivals et une dizaine de salles de spectacles dans la région montréalaise. Elle détient également Ticketmaster, le leader mondial de la billetterie, qui gère celles de l’ensemble de ses propriétés. Cette concentration modifie profondément la circulation des artistes et soulève des questions sur l’avenir de notre écosystème musical.
Live Nation a profité de la pandémie pour racheter des salles de spectacles et des diffuseurs en difficulté, tout en bénéficiant d’un investissement significatif du Fonds d’investissement public de l’Arabie saoudite, qui est devenu pendant quatre ans le troisième plus grand investisseur de Live Nation, avec une participation estimée à 500 millions USD.
Une emprise croissante sur l’industrie musicale
Depuis 2019, Live Nation a acquis des parts dans la majorité des grands diffuseurs privés à Montréal, qui présentent parfois des spectacles dans toute la province. Son modèle d’affaires repose sur une intégration verticale, lui permettant de contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur :
- La billetterie (via Ticketmaster)
- L’organisation de festivals et la gestion de salles
- La publicité et le marketing d’événements
- La vente de marchandises et les concessions
- Dans certains cas, la gestion d’artistes
Cette emprise croissante donne à Live Nation un avantage concurrentiel considérable et pose une question essentielle : quelle place reste-t-il pour les lieux de diffusion indépendants qui présentent plus de 80% des spectacles d’artistes québécois⸱e⸱s en salle dans un marché dominé par un géant omniprésent ?
Le Québec est l’un des derniers territoires occidentaux à être touché par cette transformation, et nous savons déjà où cela pourra mener. Ailleurs en Amérique du Nord et en Europe, les salles indépendantes dénoncent des pratiques anticoncurrentielles. Aux États-Unis, Live Nation et Ticketmaster font l’objet d’une poursuite intentée par le Département de la Justice américaine et 39 États pour pratiques anticoncurrentielles. L’entreprise est également sous enquête au Royaume-Uni et dans l’Union européenne.
Un débat nécessaire, mais souvent évité
Ce sujet est délicat à aborder :
- D’abord, de nombreux professionnels de l’industrie ont des collègues, connaissances et ami⸱e⸱s proches qui travaillent chez Live Nation ou ses filiales. Nous savons qu’ils et elles sont talentueux⸱euses et engagé⸱e⸱s. Les individus se soucient de la culture locale, mais leur engagement se dilue facilement dans le système capitaliste dans lequel ils évoluent.
- Ensuite, beaucoup doivent maintenir de bonnes relations avec Live Nation : les agents et managers comptent sur eux pour diffuser les concerts de leurs artistes, les technicien⸱nes de scène y trouvent des contrats, et les artistes ont besoin de leurs lieux pour rejoindre un large public. Peu de travailleurs et travailleuses culturel⸱le⸱s osent exprimer publiquement ce qui se dit en privé.
Un enjeu économique qui dépasse la musique
Dans un contexte géopolitique où le gouvernement québécois veut protéger notre souveraineté culturelle, il est temps d’adresser un autre problème majeur : l’argent qui quitte le Québec et qui pourrait être réinvesti pour nos artistes et nos infrastructures culturelles. Comment garantir un environnement propice à la diversité musicale québécoise si notre argent profite à des actionnaires étrangers, plutôt qu’à notre propre écosystème ?
Live Nation : une menace, mais aussi une opportunité d’agir
Live Nation et ses filiales produisent des événements spectaculaires. Toutefois, la concentration actuelle met en péril un pan essentiel du marché musical : les salles indépendantes et les artistes émergents. Un équilibre est possible.
Le Royaume-Uni a mis en place un fonds financé par les grands événements en stades et en arénas, afin de garantir la survie des salles indépendantes et de préserver un circuit de spectacles diversifié.
Après une longue campagne menée par The Music Venue Trust, homologue des SMAQ au Royaume-Uni, le gouvernement britannique a soutenu un programme volontaire appliquant un supplément de 1 £ (1,86 $) sur les billets de concerts en stades et arénas. Ce prélèvement sert à soutenir les salles de spectacles, artistes et diffuseurs indépendants.
Un rapport du Comité de la culture, des médias et du sport britannique, publié en mai 2024, avait recommandé cette approche. Avant même la réponse officielle du gouvernement en novembre, plusieurs artistes, dont Sam Fender, Coldplay et Katy Perry, avaient déjà adopté volontairement cette mesure. Le gouvernement a indiqué son intention de légiférer si les efforts volontaires s’avèrent insuffisants.
En tant que communauté de la musique live, nous devons en parler ouvertement et trouver des solutions pour préserver la diversité d’expression qui fait l’identité du Québec. Si Live Nation veut en faire partie, il doit y contribuer concrètement. C’est une question de souveraineté culturelle, de liberté d’expression et d’identité nationale.
Dans un contexte où le gouvernement peine à investir davantage de fonds publics dans la diffusion culturelle, l’exemple britannique offre une piste de réflexion intéressante. Si certaines entreprises américaines souhaitent faire des affaires librement au Québec, pourquoi ne pas exiger qu’elles montrent l’exemple en étant les premières à contribuer à un fonds dédié à la survie des lieux de diffusion indépendants et aux artistes qui animent leurs scènes ?
Un appel à l’action
Ce texte n’est pas un plaidoyer contre les grandes tournées ni contre celles et ceux qui les organisent.
C’est un appel à agir : les salles indépendantes sont en danger, et il est de notre responsabilité collective d’y remédier. Lorsque des géants de l’industrie génèrent un impact négatif, on leur demande de contribuer à maintenir un équilibre. Pourquoi ne pas appliquer cette même logique au spectacle vivant ?
Jon Weisz
Directeur Général
Les SMAQ
et
Vincent Seguin
Président
Guilde des musiciens et musiciennes du Québec
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Les SMAQ tient également à souligner la position du REFRAIN (le Regroupement des festivals régionaux artistiques indépendants) qui a aussi publié une lettre ouverte ce matin dans Le Devoir.